Mercredi 28 mai 2008 3 28 /05 /Mai /2008 09:41

J’étais tranquillement installé dans mon près, savourant un silence à peine tâché par le bruit des mouches, quand ma vie a changé, brutalement, irrémédiablement, totalement. Dans la ferme voisine, habitée depuis quelque temps par des citadins venus rechercher prés des près la quiétude de la campagne, régnait une allégresse bruyante.

 

La joie est communicative, même pour un âne. Je m’approchais donc, autant porté par la curiosité que par le mince espoir de partager une poussière d’un tel bonheur familial.

 

Par la fenêtre ouverte sur le salon, on ne voyait que lui. Large, haut, sombre, carré, majestueux, captivant : l’écran plat, tel un autel dressé à la gloire du dieu communication, et pour moi une fenêtre dans la fenêtre.

 

La maison vibrait de tant d’excitation qu’à l’évidence l’évènement était de taille (en pouces ?), à la mesure de la satisfaction du mâle dominant d’avoir désormais accès dans les meilleures conditions à l’infini du monde, aux informations, à la connaissance, à la culture, au sport.  A la prochaine invitation de son voisin pour le 1/ 256ème de finale de coupe de France de foot il répondrait : tu ne préfères pas venir à la maison, j’ai un écran plat 46 pouces.

 

Moi qui n’ai que quatre sabots, me suis trouvé étourdi devant un tel nombre de pouces...

 

Elle, un peu en retrait, regardait fixement en direction de ses petits. Quel bonheur pour eux aussi de pouvoir regarder leurs DVD dès le petit déjeuner, puis en revenant de l’école, et encore un petit peu avant de dormir.

 

Dans ce regard tout fait d’amour maternel sincère, brillait cependant l’étincelle du plaisir annoncé. Pas parce qu’elle pourrait plus tranquillement regarder la télé dans la chambre, non, non. Tout simplement parce qu’en contrepartie de cette dépense masculine, les règles implicites du couple lui ouvraient des horizons d’achats quasi illimités. Il parait (j’avais entendu ça sur la radio d’une voiture arrêtée le long du près), que l’acte d’achat procure à une femme des sensations du niveau de l’injection d’héroïne. C’était une chercheuse américaine qui avait produit une étude très sérieuse là dessus.

 

Alors, tant pis si l’orgasme vaginal (elle était peut être aussi clitoridienne, sa voyante lui avait dit) devait attendre la fin de la prolongation de la finale du hockey canadien sur la chaîne spécialisée, son plaisir était garanti pour le mois, et ça, c’était déjà en soi un bonheur bien suffisant.

 

C’est ce jour là que j’ai décidé de mettre un terme à une vie d’inculture, une vie hors du monde, une vie à regarder passer les vaches qui ne regardent plus passer les trains (ils ont été supprimés dans les gares de campagne), une vie d’âne dont seul le membre viril a une quelconque utilité, et encore très relative faute d’ânesse ou d’un pouce préhenseur (du coup je me suis mis a rêver d’avoir 46 pouces...).

 

Et tous les soirs, par cette fenêtre sombre comme dessinée dans la fenêtre claire du salon, j’ai ouvert mes yeux d’âne sur le monde, sombre.

 

Et je n’ai pas tout compris. Mais si les ânes comprenaient tout, ça se saurait, sans aucun doute, tout le monde en parlerait, ça ne se discute pas.

 

Par Journal d'un ane qui regarde le monde
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